Elsa Vettier, 2019

note de lecture au sujet de Cette nuit je dors, revue Critique d’Art n°52, 2019



Second ouvrage publié par Marcel Devillers, Cette nuit je dors, sonne comme un écho exténué au Je sors ce soir de Guillaume Dustan et à la ritournelle de France Gall Ce soir je ne dors pas

Diplômé en 2015 de l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris, l’artiste a développé une pratique de l’écriture intimement liée à son œuvre plastique, jouant dans sa peinture de textes-images ou sculptant des podiums sur lesquels il lui arrive de lire ses écrits. En dépit de la promesse sage qu’il formule, Cette nuit je dors est le journal d’une insomnie, de réveils difficiles, de nuits passées sur Internet, dans la rue, dans les clubs, au contact d’autres corps. 

Dans une prose télégraphique, où les liens logiques disparaissent

au profit d’entrechocs d’images et de sensations, Marcel Devillers tisse une dérive dont on ne saura jamais si elle émane d’un rêve immobile ou d’un véritable voyage nous menant des rues de Rio au musée de l’Orangerie à Paris. Il y fait le récit d’un corps sur lequel le monde ruisselle, à moins que cela ne soit lui qui s’épanche tout autour : 

«Se répandent sur ma gueule, des jets impromptus de réel» (p. 23).    

Au fil des pages remontent les sensations, comme prises dans un flux ininterrompu que seul le souffle peut découper. Il s’agit d’un texte résolument fait pour être lu à haute voix, dans des apnées, le cœur battant, à bout de souffle. Le « je » du narrateur traverse les états de la matière, du liquide collant de la pulpe des fruits à l’évanescence des nuages de fumée de cigarette, et il ne cesse, dans une forme d’empathie avec son environnement, d’être résolument transformé par ce qu’il touche et qu’il voit. Au final, peut-être était-ce la traversée d’un chagrin d’amour. Une expérience incarnée qui a pour particularité de nous «arracher à ce que l’on tenait pour nôtre»1, d’ôter notre enveloppe, quitte à ce que ce soit le monde qui nous recouvre alors momentanément.




1. La philosophe Claire Marin au sujet de la rupture amoureuse. « La rupture amoureuse est

l’occasion de découvrir ce dont nous sommes capables », Le Monde, 17/08/2018